Peintre, ancien céramiste, illustrateur et professeur d’arts plastiques, David Sol vit et travaille à Aigues-Mortes depuis plus de soixante ans. Nourri par l’histoire de l’art ancien, les marges médiévales et les grotesques de la Renaissance, il a peu à peu construit un univers singulier, fait de formes hybrides, de rythmes et de motifs récurrents. Voici son histoire, racontée à travers un échange exceptionnel.
Oui, j'ai fait quelques illustrations, quelques cartons de tapisserie. J'ai été amené à faire des dessins pour des vitraux. J'ai eu des activités parallèles à mon activité de céramiste à l'époque et de peintre maintenant. Mais j'avais une troisième corde à mon arc, j’étais aussi professeur d'art plastique.
J’ai fait les Beaux-Arts de Montpellier et puis surtout je suis allé dans ce célèbre atelier Sant-Vicens à Perpignan. Là, j'ai vraiment tout appris. En 1962, quand l’armée m’a libéré, je suis venu m'installer ici, à partir de là débute mon histoire à Aigues-Mortes qui dure depuis 60 ans.
Je suis de la génération où le BEPC était le bâton de maréchal et ça me permettait d'entrer au Beaux-Arts parce que j'avais tout simplement envie de faire ce que je fais. Ce qui m'a peut-être marqué, c'est que mon père faisait de très jolies aquarelles. Donc, c'est peut-être pour ça. J'ai toujours été passionné par l'histoire de l'art. Même à l'école, j'étais plutôt bon en dessin, comme on disait avant.
Je suis né en 1937 à Lunel, toute ma famille est d’ici, j’ai perdu mes parents jeunes. Ils habitaient et travaillaient à Lunel. Je me suis installé à Aigues-Mortes en 1970. Mon atelier se trouve au rez de chaussée, c’est une ancienne cave à vin. Mon four à céramique y était installé.
Ça n'a pas du tout été une corvée. J’ai travaillé dans des conditions idéales à Montpellier, au collège à Saint-François-Régis où j'étais très bien.
J'ai eu comme élève Philippe Loubat, un jeune peintre, qui maintenant n'est plus tout à fait jeune. Il est autodidacte, et il dit toujours, « M. Sol a été mon seul professeur. ». C'est sympa !
Je faisais surtout le décor. Comme supports, j’utilisais des carreaux de fabrication italienne ou espagnole qui étaient de très bonne qualité. J'avais un tourneur qui me faisait les formes. Je cuisais les émaux dans mon four. Aux Beaux-Arts, je faisais un peu de tournage dans l'atelier de poterie. Mais en fait, ce n'était pas ma spécialité. J'étais surtout peintre-décorateur.
Dans mon répertoire de formes et de motifs, j’ai des thèmes d'architecture médiévale, d’oiseaux, de végétation. Je regarde ce plat qui est dans mon salon, il y a une tour, ce n’est pas tout à fait une tour comme celle d’Aigues-Mortes mais oui Il y a peut-être quelque chose.
Je pense que l'espace sur une surface ou sur un plat, c'est quelque chose. C'est de l'air et cet air c’est celui d’Aigues-Mortes, ça c'est certain. J’habite face au rempart et il y a peut-être toutes mes références historiques, mes motifs de personnages, c'est tout mon répertoire. C'est ce que j'appelle mon répertoire.
Pour des raisons matérielles, la céramique c'était lourd à vivre, les émaux n'avaient plus la qualité, certains composants ont été interdits. Ça m'a beaucoup découragé. De plus, la grande difficulté de la céramique c'est qu'il y a cette part, la part du feu, qui fait qu’on ne sait pas ce qui va sortir du four au moment où on l’a travaillée. Je voulais une céramique qui soit absolument parfaite, je ne supportais pas le moindre défaut. Avec la cuisson, c'est aléatoire, il peut y avoir mille pépins. C’était fatiguant. J’ai pris ma retraite d'enseignant, en 2000 et à partir de là je me suis consacré au papier. J'ai fait beaucoup de collages. J'ai dû faire entre 12 et 15 expositions, une exposition tous les deux ans et demi depuis 2000 en moyenne.
La céramique c'est un travail à l’aveugle, alors on pouvait le rater mais lorsque ça sort et que c'est réussi, c'est ce qui m'a quand même donné le plus de satisfaction dans la vie, plus encore que la peinture.
Mes sources viennent du monde de l'art ancien, le monde des choses du passé, les gravures anciennes. Les marges des miniatures moyenâgeuses dans les livres d'art sont très riches en ornementations : de personnages, d’oiseaux fantastiques. Je ne m’en inspire pas, je ne les copie pas mais ce sont mes sources, en quelque sorte. J’en ai d'autres dans le monde moderne, dans le courant surréaliste, mais ça relève d'un monde inventé, réinventé. Je dis toujours que mes peintures sont une sorte de cabinet de curiosité.
Picasso, non. Mon travail s’inscrit davantage dans le monde ancien, celui de la peinture du XVIᵉ siècle, du maniérisme. Bosch, en revanche, oui, effectivement. Mais je ne pense pas que ce que je fais soit du Bosch ou du Dalí. J’espère que c’est avant tout du Sol.
La peinture italienne et flamande de la Renaissance m’a beaucoup nourri, m’a aidé à avancer. Brueghel aussi. Ce qui est assez curieux, c’est que je n’ai jamais repris textuellement un détail d’une œuvre ancienne, jamais cité ou emprunté directement une forme.
Il y a également un univers qui m’intéresse énormément : celui des grotesques. Ces décors issus de la peinture italienne de la Renaissance, et même du Moyen Âge, faits de jeux de formes, de feuillages auxquels viennent se greffer de petits personnages, des animaux. Cet imaginaire-là fait partie de mes références profondes.
Disons que j’ai dû digérer beaucoup de choses. Ce qui en ressort, c’est différent, mais cela vient de moi. Tous les livres que je vous montre sont, pour la plupart, des livres d’art : ce sont mes sources. Et pourtant, il n’y a rien dont on puisse dire clairement : « c’est du Brueghel » ou « c’est du Dalí ». On me rapproche souvent de Chagall, mais je ne le ressens pas du tout. J’aime beaucoup Chagall, mais il ne m’inspire pas.
Je crayonne beaucoup dans des carnets. Je cherche, je colle des articles, je dessine avec des feutres, des pinceaux aquarellables. Je remplis ces carnets sans hiérarchie : il y a du bon, du moins bon, parfois rien du tout. Mais très souvent, tout part de là. Ensuite, je brode. C’est une forme de broderie à partir d’un motif.
Il y a aussi un jeu de rythme, quelque part. Quand je commence une peinture, sur une toile ou sur une feuille, j’ai d’abord une grande direction générale, puis je positionne. Et là, vient ce qui vient : des feuilles-bêtes, des animaux, des animaux-feuilles, des animaux-fleurs, des têtes… C’est cela qui m’amuse. Que ce qui en ressorte soit quelque chose de personnel.
Des séries, obligatoirement, parce que là, en ce moment, je fais ces pièces que vous avez vues, c'est une série. Si je les étalais de la première, il y a trois mois, jusqu'à maintenant, je verrai sans doute une évolution. Je ne sais pas si on peut dire une progression. En travaillant, obligatoirement, on trouve.
Si c'est pour me dire, c'est du Chagall, je réponds par une pirouette et puis voilà. À côté de ça, je rencontre toujours des gens qui me disent des choses très bien sur ma peinture. Ah oui, ça c'est un des grands petits plaisirs, ou un des petits grands plaisirs je ne sais pas, de cette activité.
J'ai la chance d'avoir, disons, nous avons la chance, à Aigues-Mortes, d'avoir ce lieu d’exposition extraordinaire qu’est la chapelle des capucins. J'avoue que c'est aller plus loin que le simple fait d'une galerie où je vends mes œuvres. C'est un lieu important, un lieu de mémoire, un lieu qui a une espèce de sacralité encore dans cette ancienne chapelle. Je trouve que les œuvres en sont assez magnifiées.
Oui pour en venir à l'aspect, comment on peut dire, social, sociologique, je ne sais pas comment on peut dire, psycho, machin, truc. Je n'ai jamais su trop me vendre. C'est une activité à temps plein. Travailler et savoir se vendre, se promouvoir en même temps, non, je n'ai jamais trop su le faire.
À une époque j’étais en lien avec les promoteurs de Port Camargue et de la Grande Motte. Dans les années 70 j'ai fait beaucoup de décorations dans des immeubles de Port Camargue qui existent toujours, je crois. J'ai réalisé une quinzaine de grands panneaux en céramique dans des halls d'entrée. J’ai eu des commandes de cet ordre-là. C'était très plaisant. On décorait les halls d'entrée, c'était le grand truc de l'époque. Il y a aussi le panneau sur la façade de la boulangerie rue Emile Jamais. À Aigues-Mortes dans un immeuble qui s'appelle Le Tadorne le long du canal. Il y a trois entrées décorées d’un panneau de céramique que j’ai réalisé.
Oh ça alors ! Ça vient comme ça vient. L'évolution, si tant est qu'il y ait évolution, vient d’elle-même. Et puis, voilà. Je ne cherche pas, quand je travaille, je ne cherche pas forcément à dire, tiens, je vais faire ça, je veux que ce soit nouveau par rapport à ce que j'ai fait hier. C'est une continuité naturelle, mais qui, naturellement, change.
Je lui dirais « D'abord, vous avez bien raison. Tu as bien raison », le seul conseil, ça serait un conseil de vieux Schnock, c'est de bosser, c'est de s'y acharner, c'est de toujours chercher et de toujours avoir une grande curiosité intellectuelle, visuelle et artistique. Il faut s'intéresser à beaucoup de choses en même temps. Il faut lire, il faut écouter de la musique… On ne peut pas rester dans son petit casier, ce n’est pas possible. Je lui dirais que s'il a le feu sacré, comme on disait autrefois, qu'il entretienne ce feu sacré et qu'il le mette en pratique.
Souvent, mes copains me disaient que j'étais paresseux et moi je dis toujours que je suis un paresseux qui travaille.
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